28
Apr

(Français) Mon dilemme non-binaire

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Tout au long de ce texte, par raccourci, j’emploierai le mot “masculin” pour désigner ce qui correspond dans le contexte de notre société hétéronormative aux caractéristiques codifiées attribuées majoritairement à la catégorie “hommes”, et “féminin” pour désigner, à l’inverse, celles qui sont attribuées majoritairement à la catégorie “femmes”. Il est important de préciser que ces notions revêtent une dimension culturelle et peuvent s’exprimer différemment dans d’autres contextes.

Définissons également les termes “non-binaire” et “androsexuel·le”. Le premier désigne une personne dont l’identité de genre ne correspond pas à notre système de genre binaire qui ne considère qu’un genre masculin et un genre féminin. Il s’agit en outre d’un terme parapluie qui regroupe plusieurs possibilités dont voici quelques exemples : ne se reconnaître ni du genre masculin, ni du genre féminin (neutrois) ; ne se reconnaître d’aucun genre (agenre) ; avoir une identité de genre fluctuante (genderfluid), et cetera.

Dans ce paradigme, les termes communément utilisés pour désigner les orientations sexuelles, à savoir “homosexuel·le” et “hétérosexuel·le”, ont donc un caractère limitant, puisqu’ils s’inscrivent toujours dans une logique binaire qui implique que l’on se reconnaisse au moins partiellement du genre féminin ou masculin. Le terme “androsexuel·le” permet lui de désigner de manière générale une attirance pour la masculinité (ce qui englobe a priori aussi bien les hommes cisgenres que les hommes transgenres, et les personnes binaires ou non-binaires dont l’expression de genre est masculine). Son pendant féminin est “gynesexuel·le”. Ces deux termes font abstraction de l’identité de genre de la personne qu’ils qualifient et peuvent donc aussi bien être employés par une personne binaire qu’une personne non-binaire.

D’autres termes permettent de décrire plus précisément les différentes formes d’attirances sexuelle et/ou romantique, comme “féminamorique” et “viramorique”, pour ne citer qu’eux. Les tableaux de La Vie en queer peuvent nous permettre d’y voir plus clair : https://lavieenqueer.wordpress.com/2019/04/17/tableaux-dorientations/

Dans mon article d’octobre dernier, je me suis présenté en ces termes : « Je tends à me considérer comme étant non-binaire et androsexuel, bien que je ne puisse nier bénéficier la majeure partie du temps d’un privilège cisgenre. Par souci d’honnêteté et de simplification, je me définirai donc plutôt comme un homme gay cisgenre et racisé ».

Bien que cela n’ait pas toujours été le cas, j’ai effectivement aujourd’hui peu de mal à faire correspondre, délibérément ou non, mon expression de genre à mon genre assigné. Je n’ai donc pas à subir au quotidien les difficultés que rencontreraient des personnes trans ou des personnes non-binaires ayant fait leur coming-out. À l’époque où j’ai écrit ce texte, je ne me sentais donc pas pleinement légitime à revendiquer ma non-binarité, ce qui m’aurait d’ailleurs davantage mis en marge de la minorité sexuelle à laquelle j’appartenais déjà. De plus, je n’étais arrivé à ce point de mon questionnement qu’après m’être longuement demandé si j’étais transgenre, ce qui s’avère ne pas être le cas.

Entre temps, j’ai eu accès à des ressources, dont celles que propose le compte payetanonbinarite sur Instagram, qui m’ont permis de comprendre de manière plus précise le vocabulaire de la non-binarité, et de me reconnaître dans les témoignages de personnes avec qui je partageais certains questionnements et certaines expériences, me soulageant ainsi du sentiment d’imposture que je faisais peser sur mon identité de genre. Aujourd’hui, cependant, je ne me sens toujours pas prêt à l’assumer hors des milieux militants queer (et encore), dans le cadre professionnel, au sein de mon cercle familial — qui a déjà dû mettre 23 ans à découvrir et accepter mon androsexualité —, ni tout simplement au sein de la société.

Déconstruire le genre en évoluant dans un contexte fondamentalement genré et binaire apporte forcément son lot de difficultés. Dans mon cas, cela se traduit par exemple par une culpabilité persistante à arborer un maquillage trop voyant ou à porter des vêtements trop féminins en public, me contraignant ainsi à limiter ces expressions à des espaces très particuliers, restreints et safe, à moins de vouloir en faire des actes politiques tout en me faisant violence. Il en est de même pour ma façon de me comporter, de me déplacer, de m’exprimer verbalement (le ton, la tonalité et le volume de ma voix, le type de vocabulaire employé…), qui varient en fonction des contextes, des personnes avec qui j’interagis, mais toujours sous la contrainte des normes de genre que j’ai assimilées.

Plus jeune, pourtant, j’éprouvais un peu moins de mal à m’échapper du carcan de mon genre assigné, mais il faut dire qu’on me fermait de toute façon les portes de la socialisation masculine, dont je ne remplissais clairement pas les critères d’adhésion. Cela me dérangeait peu, dans la mesure où je me sentais généralement plus à l’aise au sein de groupes de personnes féminines plutôt que parmi mes supposés semblables. Néanmoins, cet état de fait a aussi contribué à nourrir mes insécurités et mes complexes quant à mon apparence physique, ainsi qu’évidemment mes difficultés à m’intégrer dans des environnements régis par les normes de genre. À l’époque, je réduisais naïvement la cause de ces problèmes à mon homosexualité.

Il n’est plus à prouver que l’injonction à se conformer à la féminité ou à la masculinité en fonction de notre genre assigné et/ou exprimé infléchit nos trajectoires de vie. Cela peut aussi bien influencer nos centres d’intérêt que nos choix d’études et les orientations professionnelles qui en découlent. Pour ma part, je me suis longtemps senti inapte à la pratique du sport, du fait de son association à la masculinité, dans laquelle je ne me reconnaissais pas totalement. Mon manque d’habileté et ma faible constitution n’ont bien sûr pas aidé ; pas plus que le fait que l’Éducation Physique et Sportive avait tendance à associer le genre à la performance sportive en déclassant les éléments les plus faibles du groupe masculin vers le groupe féminin. Il y a quelques temps, pourtant, je me suis laissé initier à la boxe anglaise et ai intégré aujourd’hui une pratique (amatrice) régulière qui me permet d’expérimenter de nouveaux usages de mon propre corps et de trouver enfin une part d’épanouissement dans la masculinité. Je n’irai toutefois pas jusqu’à dire que je suis capable de m’épanouir dans les lieux associés à sa pratique, qui sont encore selon moi fortement imprégnés de l’odeur de la masculinité toxique.

Je travaille donc maintenant à identifier et à me libérer progressivement des injonctions et des normes qui m’ont été inculquées depuis ma naissance. Même si je n’en ai pris conscience que dernièrement, j’ai pour cela eu la “chance” de grandir avec un prénom que l’on ne peut catégoriquement associer à un genre (ce qui m’a parfois valu de petites erreurs administratives), et d’avoir été élevé par une mère qui a longtemps été permissive sur mes choix d’expressions de genre, probablement à cause de son regret de n’avoir eu que des fils. Mon rapport à mon identité de genre est évidemment très personnel et peut ne pas correspondre à celui d’autres personnes se reconnaissant du spectre non-binaire.

J’ai également conscience que tout travail de déconstruction que je pourrais mener pour moi-même n’existera de toute façon que dans le cadre d’une société dont les structures sont profondément entremêlées avec les stéréotypes de genre. Aussi longtemps que ce sera le cas, je ne pourrai nier la réalité des différences et des inégalités entre les genres. Vivrai-je quand même assez longtemps pour voir une issue différente à cela ?

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18
Oct

Pour une Pride à La Réunion

(Le visuel qui s’affiche au partage de cette publication sur les réseaux sociaux est une réalisation d’Isabelle Luminet)

Disclaimer : Pour peu qu’il compte, je livre ici mon avis sur la nécessité de l’organisation d’une Pride à La Réunion. Cet avis a varié au fil du temps, de mes expériences et de ce que je percevais du monde qui m’entoure à des moments donnés. Il est de fait condamné à varier encore et encore. Mais comme j’ai fini par réaliser et accepter que c’est de toute façon la condition de toute chose en ce bas monde, je décide de donner une existence à cet avis à cet instant T. Et j’encourage de la même manière les corps et les voix que l’on n’entend pas encore assez sur le sujet à s’exprimer et à reprendre leur juste place dans ce débat qui a trop longtemps été mené et monopolisé par les mêmes.

Je tends à me considérer comme étant non-binaire et androsexuel, bien que je ne puisse nier bénéficier la majeure partie du temps d’un privilège cisgenre. Par souci d’honnêteté et de simplification, je me définirai donc plutôt comme un homme gay cisgenre et racisé.

Ma situation géographique faisait que la seule représentation que j’avais de ce que l’on appelait encore à l’époque la “gay pride” était celle qui était relayée par les médias mainstream nationaux, souvent sous un regard dangereusement simpliste et alarmiste. De la réalité me parvenaient donc uniquement des images d’hommes “efféminés” dansant à moitié nus ou en combinaison en latex sur des chars bruyants et colorés. C’est aujourd’hui ce même type d’imagerie qui est par exemple repris par l’extrême-droite, la droite, et toutes celles et ceux qui auraient manqué le train de l’évolution de nos sociétés pour illustrer leur rhétorique lgbtphobe. Je n’entrerai pas ici en détails sur les effets de ces stéréotypes sur l’adolescent en plein questionnement et en déni que j’étais. Je tiens par contre à rappeler qu’il ne faut pas jouer le jeu de ceux qui exploitent de manière irresponsable ces représentations en attribuant les maux de nos communautés minorisées aux corps qui défieraient par leur simple existence les normes imposées par les structures dominantes.

Mes premières expériences de la Pride furent celles de la Pride in London, donc celle d’une manifestation largement soutenue par les pouvoirs publics, un consortium d’acteurs privés et une majeure partie de la population ; la réalité d’une grande capitale européenne, évidemment très éloignée de celle que l’on vit actuellement à La Réunion. Loin de l’image stéréotypée et réductrice que j’ai pu intérioriser jusqu’à lors, j’ai pu découvrir bien sûr des hommes et des femmes dansant à moitié nu.e.s sur des chars colorés, des rubber/latex, puppies, mais aussi des drag queen et kings, des personnes LGBTQI+, queer, dans les domaines du sport, des arts, de la fonction publique, du monde de l’entreprise et de tout une diversité d’autres champs, des familles et allié.e.s, et des groupes souvent invisibilisés au sein même de nos communautés, comme les musulman.e.s ou les minorités raciales pour ne citer qu’eux. Il m’est malheureusement impossible d’être exhaustif, mais ce qu’il y a à retenir est que la Pride est avant tout une manifestation politique pendant laquelle des individus et groupes d’individus à qui on refuse au quotidien une égalité de droits, de traitement et de visibilité se rassemblent dans leur diversité pour revendiquer et célébrer leurs différences et tout simplement leur existence.

Oui, nous avons aussi nos problèmes d’inclusivité à résoudre “en interne”. Oui, le capitalisme a infiltré en profondeur les grandes prides via le pink et le rainbow-washing. Mais la Pride de La Réunion, quel que soit son nom ou la forme qu’elle prendra, sera l’opportunité de construire sur une autre base une fierté qui correspond à nos besoins et à nos réalités.

Je refuse que la question soit tout simplement écartée sous prétexte que La Réunion ne serait pas prête à accueillir une Pride. J’ai trop souvent entendu le discours que ni les Réunionnais.e.s, ni les Réunionnais.e.s des communautés LGBTQI+ ne voulaient de cette visibilité dans l’espace public. J’ai pourtant eu la chance de rencontrer des gays, lesbiennes, aussi des personnes trans et des personnes qui rejettent la binarité du genre, qui malgré les difficultés à se faire reconnaître au sein de leur famille ou de la société et les violences physiques et psychologiques qu’ils et elles vivent ou ont vécu persistent dans leur lutte. Nier leur droit à l’émancipation, c’est accepter la normalité de ces violences. Je refuse que notre droit ou non à la visbilité soit soumis au bon vouloir des lgbtphobes et d’élu.e.s peu enclins à risquer de froisser leur électorat lgbtphobe.

Si une Pride doit être organisée à La Réunion, faites qu’elle soit laissée aux mains de celles et ceux qui y croient réellement, celles et ceux qui y mettent leurs espoirs pour une vie meilleure. Aux autres, soyez de bon.ne.s allié.e.s ou ne soyez pas.

Portez les voix de celles et ceux qui travaillent à l’organisation d’une Pride à La Réunion :
Emi, via Pride Réunion — https://www.instagram.com/pride.reunion/
Brandon Gercara, au travers des projet de l’associations requeer — https://requeer.re

 

 

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05
Jan

HERstory

Je reprends la définition qui est faite du projet sur sa chaîne YouTube : “HERstory est une plateforme de recherche, de rencontres et d’expositions visant à fabriquer et à rendre visibles des archives vivantes et féministes d’artistes et de militant.e.s du monde entier.

 

 

J’ai beaucoup hésité avant de concrétiser ma participation à HERstory, parce que je me pose constamment la question de la légitimité et de la pertinence de ma parole et qu’en l’occurrence, celle-ci aurait une portée plus importante que dans le cadre de mes conversations habituelles.

Ce n’est qu’après m’être finalement convaincu que cette intervention ne pourrait de toute façon avoir aucun impact négatif majeur sur la face du monde ni ma propre vie, que je me suis lancé, puis écrasé, face à Julie, Pascal et leur caméra.

Ma peur de l’objectif conjuguée à ma timidité ont effacé tout semblant de détermination, au point qu’il me devienne impossible de formuler une phrase complète. J’ai tout de même péniblement réussi à mener cet enregistrement à son terme, grâce aux aménagements que Pascal et Julie ont bien voulu proposer. Cela ne s’est malheureusement pas fait sans quelques bégaiements, des formulations approximatives, ou des propos parfois déformés par l’hésitation.

J’écris donc ce texte comme un complément à mon portrait vidéo, un prolongement de réflexions qui ont été amenées de manière trop succincte ou maladroite. L’objet étant davantage d’étoffer mon discours que de le polir.

 

1/ Qui Parle — En quelques mots, pouvez-vous nous dire qui vous êtes : votre parcours, vos assignations, vos oppressions, vos privilèges ?

Je m’appelle Jayce Salez, et je suis tout ce que cela implique comme combinaisons d’identités. J’ai cependant tendance à en dégager des éléments plus que d’autres lorsque le contexte le demande. Je suis donc graphiste et/ou webdesigner lorsque je dois justifier d’un rôle actif dans la société, ce à quoi je peux parfois ajouter la fonction d’artiste lorsque que cela est acceptable ou que je souhaite apparaître comme un original ; je suis aussi défini par mes origines lorsque je m’interroge sur ma place dans le monde ou qu’on m’y renvoie par assignation ; je suis gay lorsque je revendique mon orientation sexuelle ou la subis. Il me paraît aussi important ici de me décrire comme un homme cisgenre, français, valide, de classe moyenne inférieure, éduqué, afin de préciser la perspective de laquelle je m’exprime.

Des oppressions, je pense y avoir été confronté assez tôt en raison de mon apparence physique, de mes origines ethniques et plus tard de mon orientation sexuelle, sans forcément les comprendre ni les identifier immédiatement comme malveillantes. Ce n’est finalement qu’assez tardivement que j’ai pu disposer d’un environnement et de connaissances favorables à leur contestation, et que j’ai ainsi pu commencer à me défaire des discriminations que j’avais intériorisées. Ce processus passe pour moi par une reconnexion avec un héritage culturel longtemps mis de côté, et par la prise de conscience, puis la déconstruction des rapports de domination dont je peux être témoin, victime ou desquels je peux même parfois me retrouver complice au quotidien.

Bien que je semble présenter mes parents comme d’importants contributeurs à mon “acculturation”, j’ai en réalité conscience de l’existence des influences et des pressions qu’ils ont eux-mêmes subies du fait de leurs conditions particulières. De plus, les problématiques auxquelles je suis aujourd’hui confrontées n’ont absolument rien d’inédit dans ma généalogie ; je n’ai fait qu’hériter de questions subsidiaires à celles que se posaient probablement déjà mes parents et les leurs avant eux.

 

2/ D’où je parle — Où vivez-vous ? Dans quel contexte ? Comment vous engagez-vous auprès de votre territoire (un quartier, une ville, un pays et plus) ?

Je suis né et j’ai vécu une grande partie de ma vie dans la ville du Port, à La Réunion. J’ai toujours ressenti qu’il existait de manière plus prononcée que dans d’autres communes de l’île une fierté revendiquée d’être Portois•e. Je suppose que ce sentiment tire ses sources dans l’histoire de la ville, qui est profondément liée à celle des luttes sociales et ouvrières, et du Parti Communiste Réunionnais. Paradoxalement — ou pas —, la ville et ses habitants souffrent de nombreux préjugés ; Le Port est souvent associée à l’insécurité, à la délinquance, à la violence, au chômage, à la pauvreté, et à tous les maux qui peuvent en découler. Si ces préjugés peuvent dans certains cas traduire des réalités, ils ne font rien pour dénoncer les inégalités qui en sont les causes et ne font au contraire que stigmatiser davantage une partie intégrante de la population réunionnaise. Je mets surtout l’accent sur les perceptions négatives, mais Le Port se fait bien sûr aussi occasionnellement remarquer de manière positive dans les faits et dans les médias. J’aspire toutefois à ce que ces situations ne relèvent plus de l’exception, et qu’elles ne soient pas systématiquement créées dans l’idée d’une opposition ou d’une élévation par rapport à ce que serait la condition naturelle de la Portoise et du Portois. Si je devais m’engager particulièrement sur un territoire, ce serait probablement dans la ville du Port, puis à La Réunion.

Je m’exprime au conditionnel sur ce point car je n’estime actuellement produire aucune forme d’engagement concrète. Je peux compter dans mon historique des tentatives de militantisme à petite échelle en faveur du végétarisme et de la cause animale, quelques interventions timides dans des actions menées par des associations LGBTQQIP2SAA locales, ou encore des participations à des marches des fiertés en Angleterre, mais rétrospectivement, je me reprocherais de ne pas avoir su ancrer plus profondément ces engagements sur le territoire dans lequel je m’inscris, ce qui implique selon moi d’identifier et d’intégrer au préalable les problématiques qui traversent ledit territoire et d’envisager les luttes comme étant convergentes.

La question de la légitimité, qui m’obsède et me poursuit en permanence, me pousse aussi aujourd’hui à associer ces engagements à des questionnements sur ma construction identitaire : Est-ce que je parle au nom de ou en tant que ? Ma connaissance du sujet est-elle suffisante pour que j’aie le droit de m’exprimer ? Ou plus explicitement : puis-je me considérer comme réunionnais et/ou malgache et/ou chinois si mes connaissances de la langue et de la culture sont lacunaires ?

Ma réflexion sur ces questions se nourrit aujourd’hui de lectures et d’échanges avec des proches, amis et connaissances, par le partage d’expériences personnelles. Je regrette d’ailleurs l’emploi dans la vidéo du terme « exilé » qui peut dans certains cas être excessif et qualifier à la place des concerné•e•s leur propre expérience.

 

3/ À qui je m’adresse — À travers vos œuvres ou vos actions, à qui vous adressez-vous ? Les raisons de vos engagements sont-elles personnelles et/ou collectives ?

Je pense avoir longtemps essayé de me conformer dans mes productions à l’idée que j’avais de ce qu’était l’art contemporain — par ce qui nous parvenait à l’école ou sur internet des grands centres européens et nord-américains ou de l’histoire de l’art post-WWII de ces mêmes zones géographiques —, ce qui aboutissait souvent à des formes froides, autoritaires, et prétendument neutres.

J’aurais difficilement envisagé à l’époque me remettre en question sur les standards que j’avais intériorisés, alors que je me questionnais déjà sur ma légitimité (encore), du fait de mon statut de simple étudiant et du milieu duquel je venais, qui était totalement déconnecté de l’art, ou plutôt de cette forme d’art que je perpétuais. Ce n’est qu’après avoir eu l’opportunité de me faire une idée plus précise de ce qui se trouvait réellement dans certains de ces lieux, et même de réaliser qu’il existait d’autres lieux d’art autour ou aux antipodes de ces “hypercentres”, que j’ai fini par intégrer dans mon processus de création des interrogrations sur le public à qui je destine mes œuvres et celui qui y a réellement accès, ainsi que ce que cela implique dans la finalité de l’œuvre et la façon dont elle est communiquée.

Je ne peux prétendre aujourd’hui être totalement en accord dans mes actes avec les idéaux que je souhaite appliquer, mais il est certain qu’il n’est plus possible de produire de l’art qui se veut porteur d’un engagement social pour finalement le restreindre à un public qui y est étranger, et dans le même ordre d’idée, d’imposer à un public des œuvres qui ne l’incluent pas de manière authentique.

 

4/ Mise en pratique de vos engagements — Quels sont vos modes d’engagements ? Quels projets ? Quels dispositifs et modalités d’action ?

Actuellement, mon engagement passe avant tout par un travail d’auto-instruction et de conscientisation. Je souhaiterais pouvoir ensuite m’engager de manière plus effective par le biais de ma pratique artistique, en solo et en collaboration avec des ami•e•s artistes et/ou militant•e•s. Cette réalité reste cependant à construire, car mes choix m’ont amené à mettre cette pratique artistique en second plan pour subsister grâce à un emploi dit alimentaire.

 

5/ Êtes-vous féministe ?

Je suis féministe d’abord pour ma mère, ma nièce, mes cousines, les femmes de ma famille, mes amies, les femmes dans leur diversité, mais aussi les hommes, trans ou cisgenres, indifféremment de leur orientation sexuelle, et moi-même. Pour tou•te•s finalement, car la domination masculine ne concerne pas exclusivement les femmes. Elle concerne cependant particulièrement des femmes, souvent en sus d’autres formes de domination qu’elles peuvent aussi subir simultanément et en raison d’autres propriétés.

Il me paraît donc important d’avoir toujours conscience, et de préciser que je m’exprime sur ce sujet de la position d’un homme cisgenre dont les réalités sont radicalement différentes de celles que peuvent vivre d’autres de manière plus vive au quotidien, et dont la parole serait plus légitime à exprimer des revendications féministes.

Cet état de fait, je l’ai malheureusement trop souvent utilisé pour excuser mon manque de connaissances et d’implication directe dans les luttes féministes, mais je me revendique aujourd’hui comme un allié, un soutien disponible et informé à la lutte lorsque celui-ci est justifié ou demandé.

J’espère pouvoir considérer ma participation à HERstory, archive féministe, comme une démonstration de cette prise de position. Elle a en tout cas été, à titre personnel, l’occasion de libérer ma parole sur des sujets qui me tenaient à cœur. Même si la démarche est au final assez maladroite, elle m’a permis de dégager quelques réponses sur la pesante question de ma légitimité.

 

Merci infiniment à Julie et Pascal.

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02
Aug

Retour à Nottingham

Nottingham Station

Je suis revenu à Nottingham pour la première fois depuis 3 ans, dans l’espoir de retrouver ce qui a fait de cette période pendant laquelle j’y ai vécu l’une des plus importantes de ma vie.

La ville n’a quasiment pas changé. J’étais plutôt satisfait de pouvoir me repérer dans ses rues avec autant de facilité que si je ne les avais jamais quittées. Quelques enseignes en sont devenues d’autres ici et là, et des travaux d’amélioration ont été faits à certains endroits… Mais dans l’ensemble, il s’agit bien de la même ville où j’ai passé cette merveilleuse année 2015-16.

Nottingham dispose d’une large population jeune et étudiante. On s’en rend particulièrement compte en cette période « post-graduation » où les rues sont bien moins animées et l’atmosphère peu festive.

Je me suis rendu en des lieux de la ville auxquels je rattachais des souvenirs particuliers, en pensant ranimer de cette façon des émotions que j’avais à l’époque ressenties. Les seules que j’ai réussi à tirer de cette expérience étaient la tristesse et la mélancolie. N’y ayant plus de raison d’être, ni de « chez-moi », Nottingham est redevenue une ville comme une autre, ou au mieux une ville remplie de souvenirs. 

En vérité, ma connexion avec elle n’était que superficielle et temporaire. Elle n’était pas du même ordre que « la ville où je suis né » ou « la ville où j’ai vécu la majeure partie de ma vie ». Il s’agissait plutôt à l’époque de la ville où j’ai été amené à vivre pendant une certaine durée.

Cela ne change rien à l’intensité des moments que j’y ai vécus, mais ceux-ci n’étaient pas que le fait de Nottingham. Les lieux n’étaient que des cadres dans lesquels se sont déroulés ma rencontre avec d’autres personnes.

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29
Jul

(Français) Subsister après l’école d’art (suite)

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Trouver un emploi peu de temps après mes études d’art m’a permis d’échapper à la dépendance financière vis-à-vis de mes proches et à une certaine précarité. Le fait qu’il s’agisse en outre d’un emploi dans le domaine de la communication digitale m’a permis d’acquérir et de mettre en application des connaissances qui se situent dans un champ proche de ma pratique artistique. Cette dernière bénéficie ainsi d’un apport providentiel de compétences et de ressources par un emploi dit « alimentaire », mais cela me maintient dans un équilibre que je ne peux m’empêcher de trouver bancale.

La première raison à cela est que ce double emploi — car être artiste en est bien un — implique de renoncer à de la disponibilité : il peut aussi bien s’agir de temps libre que de disponibilité physique et intellectuelle. Une pratique artistique nécessite en général du temps et de l’énergie, aussi bien pour la mise en œuvre d’idées que pour la formation de ces idées elles-mêmes. Répartir ces ressources entre deux activités (ou plus) de manière équitable n’a rien d’impossible, mais cette ambition nécessite des efforts d’organisation et doit tenir compte des limites de ce qui est humainement supportable, du moins sur le long terme.

De plus, du temps de mes études, les contraintes que représentaient par exemple les échéances scolaires ou le manque de moyens matériels étaient des moteurs pour ma créativité et façonnaient dans une certaine mesure mes productions. Aujourd’hui, je me retrouve pris dans une situation où concourent des obligations contraignantes vis-à-vis de mon emploi dit « alimentaire » et une trop grande liberté de création artistique incarnée par l’absence d’enseignants et d’exigences académiques auxquelles me conformer (bien qu’en réalité, ces rôles se sont simplement déplacés dans un cadre plus large qu’est le milieu artistique dans lequel je m’inscris géographiquement) — sur ce dernier point, il s’agit d’un conformisme et d’une attitude « scolaires » dont je n’ai pas encore su me défaire.

Une autre forme de contradiction existe dans la relation qui lie mes deux emplois. D’un côté, je fais l’usage de techniques propres à la publicité pour inciter à la consommation ou à l’usage de certains types de produits — le tout dans un contexte local très spécifique. De l’autre, j’essaie à ma manière d’avoir une démarche engagée envers mes concitoyens et mon territoire. Ces deux aspects des actions par lesquelles je me définis professionnellement s’alternent et se succèdent comme s’il s’agissait d’un repentir. Mais la différence entre les moyens mobilisés d’un côté et de l’autre, et la nature des publics auxquels s’adressent l’un et l’autre font que ce rapport de force est lui aussi inégal.

Subsister en tant qu’artiste semble être, de mon observation, une lutte intérieure permanente faite de frustrations, de contradictions et de compromis parfois inévitables. Je m’amuse à penser que de là naît une véritable nécessité à faire de l’art, même si vivre dans ces conditions n’a certainement rien d’enviable. Si ma situation personnelle n’est pas la plus à plaindre, je la vois comme une étape temporaire mais nécessaire à ma construction en tant qu’artiste. L’avenir dira le reste.

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